Voyager seule et la question de la peur

Les sempiternelles triplettes : la solitude, la chance et la peur

Quand je dis aux gens que je voyagerai seule pour un an, les réactions tournent souvent autour de ceci :

« Toute seule!? Je m’ennuierais bien trop! T’es vraiment solitaire...»

« Tu pars toute seule? T’as pas peur!? »

« T’es donc bien chanceuse! »

Pour lire mes articles à propos de la solitude du voyageur en solo:  

Pour lire mon article à propos de la "chance" de voyager:  

« Tu pars toute seule? T’as pas peur?! »

Dans ce texte-ci, je parlerai de la question de la peur. Quand ils apprennent mon projet de sabbatique en solo, les gens me disent souvent: « T’as pas peur!? » Ben quin que j’ai peur! Chaque fois que je débarque dans un lieu nouveau. Je dirais même que je ressens une légère angoisse juste à entrer dans un restaurant de ma propre ville dans lequel je ne suis jamais entrée. Je suis loin d’être blindée. Au contraire! Malgré tout, je me lance à l’aventure.

Je vous explique pourquoi.

Portrait d'un rêveur

Mon père était un drôle de type. Il n’avait pas fait d’études, mais il était curieux et il avait développé une grande culture générale, en autodidacte. J’ai hérité de sa curiosité. Chez lui, il y avait toute une rangée de magazines jaunes, les National Geographics, qui m’attiraient particulièrement. Je ne pouvais pas les lire (j’étais jeune et ils étaient en anglais), mais je regardais, inlassablement, les images des différentes cultures et paysages du monde et papa me racontait. On regardait souvent des documentaires ensemble, aussi. Les documentaires animaliers nous fascinaient. Qu’elle est impressionnante, la diversité du monde et de sa nature!

Papa était rêveur. D’aussi loin que je me souvienne, il a toujours répété qu’un jour il aimerait traverser en Westfalia toute l’Amérique vers le sud, jusqu’à la Terre de feu. Il parlait de sa retraite comme étant le bon moment pour le faire.

Papa rêvait, mais dans la réalité des faits, il restait chez lui, à sombrer implacablement dans un profond alcoolisme. Alors la retraite est venue, oui. Il a acheté un Westfalia, oui. Mais il n’est pas allé plus loin qu’à quelques heures de chez lui, alors que sa dépendance prenait peu à peu toute la place dans sa vie.

Des circonstances pénibles que je ne raconterai pas l’on obligé à se désintoxiquer à l’âge de 61 ans. Il est décédé 7 ans plus tard. Pendant ces années d’abstinence éthylique, il n’a rien changé à sa routine de vie, si ce n’est que le cannabis y a remplacé l’alcool au lieu de l’accompagner. Il restait encabané dans son 2 pièces enfumé, à lire le journal et à regarder la télé.

J’ai passé les 2 derniers mois de sa vie chez lui, à regarder le cancer le décharner. Jour après jour, je regardais papa poser les mêmes gestes routiniers que je lui connaissais : se réveiller, allumer une cigarette, allumer la télé, aller pisser, faire chauffer l’eau pour son café instantané, cueillir le journal à la porte, s’assoir sur le canapé. Et y passer la journée, devant ses écrans, cathodique et de fumée.

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Le courage en héritage

De retour chez moi après les obsèques, j’étais dévastée. Pas seulement parce que je venais de perdre quelqu'un de très précieux, mais parce que sa mort m’apportait un dur constat. Mais quelle vie gâchée!, je me disais. C’est sûr que papa, sachant qu’il allait mourir, n’a pas pu se sentir satisfait de son passage sur terre : rêves inassouvis, alcoolisme et toxicomanie, isolement social presque total…

« J’aurai été un bon exemple à ne pas suivre, mon babe! », me répétait-il.

T’exagérais un peu, papa, mais j’ai compris ce que tu voulais dire. Depuis que tu me manques tous les jours, j’essaie de ne pas me laisser engluer dans la routine moi aussi. Et puis je m’efforce d’être moins sauvage et d’aller vers l’autre. Surtout, je travaille à réaliser mes rêves. Je ne me contente pas de rêvasser à un futur hypothétique, je pose des gestes concrets pour les atteindre. (Et oui, je fais la bonne fille et je brosse mes dents! xxx)

Alors, est-ce que j’ai peur quand je pars toute seule en voyage? Oh que oui! À chaque fois, à différents degrés. Mais ce qui me donne la chienne plus que tout, c’est l’idée d’apprendre que je vais mourir demain et de comprendre trop tard que je suis passée à côté de ma vie. Et ça, ça me donne du courage.

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