Inde: Upper Bhagsu

Comment ça, dernière semaine!?

Je suis dans le déni du départ. Donnez-moi deux minutes et je serai en tabarnac. Puis triste. Isabelle en vadrouille qui cède tranquillement la place à Isabelle en deuil. (Dernière semaine devant moi? Pffff, ta gueule! Même pas vrai…)

Alors, considérant le départ imminent, vous m’imaginiez peut-être en train de gambader sans relâche dans les montagnes pour profiter de chaque instant. Et bien j’ai fait complètement l’inverse la semaine passée! J’ai passé une bonne partie de mon avant-dernière semaine encabanée dans ma chambre. Le temps s’est franchement mis à l’orage, en même temps, alors il se prêtait bien à cette phase de grosse bouette intérieure. On a plu ensemble sur notre petit monde, avec chacun nos pétards.

Voilà qui fait le tour de la semaine qui vient de passer.

C’est donc ma dernière semaine qui débute... Le soleil est réapparu et la marmotte est sortie de son nuage pour reprendre ses explorations.

Dans mon article de cette semaine, je vous propose une virée sur les sentiers magiques d’Upper Bhagsu. Mais avant de partir, puis-je vous offrir une petite gorgée d’eau de rose?

Interlude à l'eau de rose

Une journée, je commandais mon repas au resto du gîte et un de mes voisins est venu à ma rencontre (celui qui m’appelle sweetheart, un Allemand dans la soixantaine très avancée). Il est arrivé juste après moi (louche timing), tout endimanché et fraîchement rasé. Il m’a suggéré un plat sur le menu et par deux fois il s’est arrangé pour me frôler le dos, en passant derrière moi (alors qu’il y avait largement la place pour qu’y passe un hippopotame). Si bien qu’après avoir passé ma commande, je suis rentrée à ma chambre avec un sourire en coin, amusée.

Mais ma vague impression de flirt s’est surtout confirmée un peu plus tard, quand le gentleman hippie est repassé devant ma porte de chambre, pour se rendre à la sienne. C’est qu’il l’a fait lentement et en sifflotant, bien fort, Piaf : «Quand il me prend dans ses bras, qu’il me parle tout bas, je vois la vie en rose…»!

Je n’ai pas saisi pas sa perche (ni au propre ni au figuré), mais je dois dire que j’adore cette scène. Le vieux-beau aux habits de lin beige et rose pâle et aux yeux bleu doux, sifflotant un air d’amour indémodable en passant devant la porte d’une femme qui l’attire… On est très loin de Tinder ici (et on aime ça)!

Et puis avouez que c’est quand même plus attendrissant que s’il m’avait directement demandé : «Do you have unresolved daddy issues, sweetheart?» Hahaha!

Balades montagnardes

Se promener dans Upper Bhagsu, c’est vraiment tripant. Il y a plein de sentiers pédestres dans les montagnes. J’y croise parfois des gens (comme ce couple de Québécois super gentils avec qui j’ai piqué une jasette), mais pas assez pour m’enlever l’impression d’être seule au monde avec la nature. À chacune de mes balades, j’emprunte une direction différente. Et j’admire! Les vues sur Bhagsu, la beauté du paysage himalayen, la végétation, les oiseaux, les papillons… Il y a même des genres de belettes (mangoustes?).

Et cela fera le tour de ma présentation parce que rien ne pourra être plus éloquent quant à la beauté et à l’ambiance des lieux que quelques images.

Je suis la mairesse de Moontown, Tonnerre de Bhagsu!

Ah la flotte qu’il est tombée ici depuis mon arrivée! Cela tombe dru et plusieurs fois il y a eu de la grêle. Et le tonnerre puissant fait vibrer ma chambre. Le plus souvent, les orages viennent et vont, entre deux cieux bleus et ensoleillés.

Par contre, cette semaine, le temps était vraiment gris et pluvieux. Alors j’en ai profité pour jouer à l’ermite pendant 4-5 jours, ne sortant que pour commander de la bouffe au resto du gîte. Et j’ai occupé mon temps à m’abrutir pour éviter de réfléchir au retour. 

Parmi les quelques oubliettes visitées durant cette période, j’ai découvert les Sims (c’est un jeu dans lequel on simule la création d’une ville dont on est le maire). Quel jeu parfait pour moi! Sens de l’organisation et créativité à l’honneur. Et gestion de budget, aussi. Mais c’est là que le bât blesse. (Oups! Je ne peux pas réparer les égouts maintenant parce que je viens d’aménager un parc magnifique qui m’a coûté une petite fortune… Pas grave! Que mes citoyens chient dans le parc en attendant! Je leur fournirai les petits sacs noirs. Et à défaut de pain, qu’ils mangent de la galette! Elle avait bien raison, la belle Toinette… Le peuple et ses sempiternelles exigences!)

Mais surtout, c’est un jeu qui peut se jouer hors ligne. Parce qu’ici dans les montagnes, le wifi et l’électricité sont capricieux. En période orageuse, d’autant plus, les coupures sont longues, fréquentes et quotidiennes. Alors dès que tu vois poindre l’orage à l’horizon (c’est-à-dire tous les jours), c’est opération charges tes affaires au PC pendant qu'il est encore temps!

Mes saisons préférées

Parmi les choses qui allaient me manquer pendant ma vadrouille, j’avais pensé aux changements de saisons. Manquer l’automne rougeaud, l’hiver éclatant… Et cela m’aurait manqué pour vrai si je n’étais pas passée par l’hiver australien ou l’automne népalais. Mais c’est surtout le fait d’avoir vécu le passage de l’hiver au printemps à Pushkar et Bhagsu et d’avoir pu en constater les effets sur le paysage qui m’a comblée à ce niveau-là.

Parce que du tropical estival mur-à-mur, pour moi, ce serait l’ennui. En conclusion de cette réflexion, les régions chaudes à l’année sont donc à réserver pour de courts séjours seulement, en ce qui me concerne. . De fait, mon fantasme de longue date de m’établir sur une île en permanence est bel et bien mort en court de route cette année.

(RIP, petite maison au Costa Rica!)

Inde et féminisme

On le sait, le machisme est roi en Inde et la place de la femme est toujours à prendre. Alors bien sûr, en tant que femme, voyageant seule d’autant plus, il faut parfois composer avec des comportements de marde.

J’ai déjà parlé de ces regards insistants et concupiscents que certains hommes d’ici portent sur le corps féminin. J’ajouterai qu’il faut aussi faire face au jugement de certains autres quand ils voient une femme fumer ou acheter/boire de l’alcool. Ou faire face à la condescendance flagrante dans le visage du plouc au comptoir de son échoppe.

Mais ce dont je voulais surtout parler ici, c’est du fait que, selon la culture indienne, un homme ne doit pas toucher une femme qui n’est pas son épouse. Sauf que plein d’Indiens, quand ils croisent des touristes, cherchent à les toucher. Ne serait-ce qu’en leur tendant la main, geste qui ne fait pas partie des mœurs d’ici (ou alors peut-être dans le milieu des affaires).

Je crois comprendre d’où vient le malaise. Il est vrai que chez nous, non seulement on n’attend pas le mariage pour baiser, mais en plus, on peut baiser à tous vents si cela nous chante. Alors qu’en Inde, tout ce qui a trait au sexe et à l’intimité est classé tabou (ne cherchez pas de scènes torrides dans les films bollywoodiens). Aussi, la question des vêtements joue son rôle dans le clash culturel. Montrer ses épaules, ses jambes, c’est impensable pour une indienne. Mais bien des touristes se câlissent pas mal de la bienséance et se baladent en tenue de plage n’importe où.

N’empêche, même si je fais toujours attention à ce que je porte, je me retrouve souvent avec un connard qui essaie de me toucher sans raison. Comme ce jour-là, j’étais assise sur une roche dans les sentiers d’Upper Bhagsu et un jeune type m’a abordée. Il s’est assis à côté de moi pour jaser. Mais après qu’il m’ait comme flatté le bras deux fois, je lui ai candidement demandé : «As an Indian man, you would never, ever touch an Indian woman that is not your wife, right?» «Oh no!», répondit-il, effaré. «So, why is it ok to touch me? Why don’t I deserve the same respect? Because we are friendly and smily does not mean we are easy, you know.» «Oh I am sooo sorry! You are right…», dit-il en me quittant, les oreilles molles.

Le jeune homme était vraiment sweet et je ne cherchais pas tant à le blaster qu’à le faire réfléchir sur son comportement. Mais mosus que cela m’a fait du bien! D’ailleurs, je pense que je poserai les mêmes questions à chacun des étrangers qui se permettra une incursion dans mon espace vital sans invitation. Dommage que je n’en aie pas pris l’habitude plus tôt. En fait, je pense qu’il faudra que je reste un peu plus longtemps en Inde pour… (Heille, la vadrouilleuse, arrête avec ton déni! Tu pars le 29 avril, un point c’est tout.)

Système D

À voyager léger, je me suis souvent, en cours de vadrouille, retrouvée dans une situation où j’ai dû faire appel à ma débrouillardise pour régler un problème avec les moyens du bord.

En trouvant un contre-emploi à un objet, par exemple. Aussi bête que d’utiliser une boîte de thé vide pour servir de rangement de bureau. Ou de renforcir la barrure de ma porte de chambre à Delhi avec des cure-pipes. Ou de prendre quelques gouttes de traitement capillaire huileux pour faire taire les gonds grinçants de ma porte de chambre de Bhagsu. Ou d’utiliser un trombone ou une barrette à cheveux pour garder mon sac de gruau fermé. Des trucs de dépannage simplistes, quoi.

Sauf qu’après, je feel comme Léonard De Vinci qui vient de mettre la touche finale à une de ses inventions (à supposer que le génie fût un type débordant d’enthousiasme)! Même quand la mienne, d’invention, est plus proche du bébé bonobo découvrant comment peler sa première banane. Mais je n’y peux rien : faire du neuf avec du vieux, cela m’enchante.

Importations masala

Alors cette façon de vivre, plus tournée vers le recyclage et la réutilisation des objets, fera partie de ce que j’ai surnommé mes «importations masala». C’est-à-dire toute une liste de comportements, habitudes, plaisirs, etc. qui font ma joie en Inde (ou dans la vie nomade) et que je veux intégrer dans ma vie au Québec.

C'est qu’à mon retour, je me trouverai un peu dans la même situation qu’en vadrouille, c’est-à-dire possédant peu. (Je rappelle qu’avant de quitter le pays, je me suis délestée de presque tout, sauf de quelques boîtes d’essentiels.) Alors je pense poursuivre dans cette voie. Avant d’acheter quoi que ce soit, réfléchir à une façon de répondre à mes besoins avec ce que je possède déjà.

Parce que je trouve qu’il y a quelque chose de hautement satisfaisant dans ce processus créatif : trouver un objet qui fera office de porte-crayons (mettons), le modifier pour ses nouvelles fonctions, peut-être le décorer… Et chaque fois que je le regarde ensuite, recevoir encore une petite dose d’autosatisfaction. Jamais mon porte-crayons n’aurait le même impact positif dans mon esprit si j’étais juste allée au magasin, avait choisi un joli porte-crayons, l’avait payé et rapporté à la maison.

Que la Force soit avec eux!

Les gens et les bêtes travaillent parfois très dur par ici.

Voyez ci-dessous ces femmes portant leur chargement de pierres sur leur tête, par exemple.

Aussi, j’ai assisté depuis mon balcon à des travaux d’aqueduc sur le terrain du gîte, près de l’étable. C’était très intéressant à observer. Surtout que la méthode de travail des ouvriers était franchement ingénieuse. Ils ont fixé une corde à leur pelle. L’un manipule donc la pelle normalement pendant que l’autre l’aide en tirant sur la corde. Cela permet aux deux hommes de répartir le poids de la charge pour la soulever plus facilement. Je les ai filmés, si vous êtes curieux de les voir à l’œuvre pendant dix grosses secondes (vidéo ici). Avez-vous remarqué le type aux gants de vaisselle roses? Parlant de faire ce qu’on peut avec ce qu’on a… Hahaha!

Et puis des vendeurs itinérants sillonnent les chemins montagnards en scandant le nom de leurs marchandises. Les photos suivantes sont moches, mais voyez le premier homme transporter un lot de vaisselle dans sa grande poche. Et le deuxième (détrompez-vous, ce n’est pas le Père Noël) : c’est l’éboueur! Ce type passe de maison en maison avec un grand ballot de plastique. Il y déverse le contenu des poubelles et repart avec son sac à malice.

Têtes de mules!

Toutefois, ce sont les bêtes qui travaillent le plus durement dans le coin. Parce que la plupart des chemins sont pentus et étroits, souvent piétonniers, aucun véhicule ne pouvant y accéder. On emploie donc des petits chevaux et des mules pour transporter des matériaux ou pour livrer des marchandises partout dans les montagnes.

C’est sûr que cela me fait de quoi de voir des animaux forcés de travailler pour l’homme. Toutefois, ils ne sont pas utilisés pour le bon plaisir des humains (pour transporter des touristes en mal d’exotisme, par exemple). Ici, l’importance du travail des bêtes de somme pour la population locale est indéniable, voire capitale. Et à première vue, les animaux semblent sains, propres et bien nourris. Pas comme ces pauvres chevaux de calèche qu’on voit parfois se traîner, l’écume aux lèvres.

Sur la photo, un homme et deux bêtes magnifiques venus livrer des bouteilles au gîte. Voyez quand même comment les attelages sont bien conçus.

De la belle visite (ou pas)

Je quitte ma Bhagsu dans une petite semaine. Cela me met en crisse. (Tiens! Après le déni, j’en suis au stade de la colère. Je savais bien que j’y viendrais. L’important est que je finisse par aboutir au stade de l’acceptation, à un moment donné!)

Je me sens à fleur de peau et… Et puis quoi? Je ne sais pas quoi vous dire de plus pour le moment.

Ah oui, tiens! L’autre fois je racontais qu’un gros insecte d’humidité est apparu dans ma chambre. Et bien c’était de la petite bière comparé à ma gigantesque visiteuse de cette semaine. J’ai réussi à la chasser dans la salle de bain et j’ai vite refermé la porte derrière elle. Et je ne l’ai jamais revue, mais mes yeux scannent la chambre à tout moment à sa recherche, depuis!
À la semaine prochaine!

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